mardi 13 juin 2017

[Avis en vrac] Vus et revus #25

Entre le Ciel et l'Enfer, d’Akira Kurosawa (1963)

ACTUALITÉS - AU CINÉMA


Alien: Covenant, de Ridley Scott (2017)

En revenant à l’expérience séminale et matricielle d’une saga complexe, Ridley Scott développe Alien: Covenant comme une nouvelle chimère. Le fruit de Prometheus n’est finalement pas tant que cela sa suite, davantage élément programmatique d’une nouvelle licence, constituée par autant de parallèles que de croisements. Faisant jaillir de nouveau l’esprit d’une série B acerbe, sans pitié et, d’une manière ou d’une autre, jusqu’au-boutiste dans son esprit, le film de Scott a de quoi déstabiliser ; tantôt brillant, tantôt raté, la création finale est curieuse, comme une manipulation génétique qui a mal tourné, et à laquelle, pourtant, on ne peut soustraire notre regard.

Texte à lire sur ScreenMania :
https://www.screenmania.fr/film-critique/alien-covenant-ridley-scott-2017

Également, un article par mes soins à propos de Ridley Scott et la Bible :
https://www.screenmania.fr/ridley-scott-et-la-bible 



Faute d'amour, d’Andreï Zviaguintsev (2017)


Festival de Cannes - en Compétition.

L’Europe de l’Est aura une fois de plus ébahi la compétition avec toute la rigueur resplendissante de sa cinématographie, qu’il s’agisse des films de Kornél Mundruczó, de Sergeï Loznitsa ou ici d’Andreï Zviaguintsev. Faute d’amour pousse néanmoins plus loin avec la force dramatique de son histoire, variante d’un film de kidnapping où cette fois-ci, les parents sont égoïstes et irresponsables. Enquête macabre mais aussi charge indirecte relativement acerbe sur la petite bourgeoisie, Faute d’amour multiplie ses identités pour se révéler extrêmement prenant et abouti.

Texte à lire sur ScreenMania :
 https://www.screenmania.fr/film-critique/faute-damour-andrei-zviaguintsev-2017



Jupiter's Moon, de Kornél Mundruczó (2017)

Festival de Cannes - en Compétition.

Les films de genre qui s’invitent dans la compétition officielle trouvent toujours le moyen d’être surprenants, à la fois dans la synthèse qu’ils font de leur thème, et aussi leur manière de s’en émanciper. Jupiter’s Moon a toutes les cartes en main : un thème fort, un réalisateur qui a su préalablement s’imposer et par-dessus tout, une ambition qu’on ne peut dissocier de toute la bonne volonté du film. Sous couvert de sa virtuosité, il affiche en même temps les limites de son raisonnement, en faisant un bel objet qui tourne trop régulièrement à vide.

Texte à lire sur ScreenMania :
https://www.screenmania.fr/film-critique/jupiters-moon-kornel-mundruczo-2017


Les Proies, de Sofia Coppola (2017)


Festival de Cannes - en Compétition. 

Soyons honnêtes : il est on ne peut plus tentant de coller le dernier film de Sofia Coppola contre un mur et de le fusiller en bonne et due forme. Les Proies pose toutefois la question intéressante d’un remake – ou plutôt d’une nouvelle adaptation, pour ce que cela vaut – d’une précédente œuvre n’en ayant pas besoin, mais dont les thématiques de fond et de forme pourraient coller à la fille à papa préférée de la Croisette. Hélas, Coppola endosse l’habit du moine copiste et singe séquence par séquence l’immense film de Don Siegel. Par chance, l’ersatz ininspiré d’un chef-d’œuvre est un film simplement médiocre, mais pourtant son meilleur depuis
.

Texte à lire sur ScreenMania :
https://www.screenmania.fr/film-critique/les-proies-sofia-coppola-2017


Vers la lumière, de Naomi Kawase (2017)


Festival de Cannes - en Compétition. 

Le sujet de Vers la lumière est peut-être une évidence pour le cinéma solaire de Naomi Kawase, mais il est aussi une respiration bienvenue dans la compétition cannoise. Petit mélo mais grande déclaration d’amour au cinéma, c’est un film à l’énergie communicative, irradiante. Par le traitement de la cécité, Kawase se penche sur l’absence et le besoin de lumière. Film bienveillant et sans pesanteur, complément d’un cycle sur la sensation, Vers la lumière, sans tutoyer les sommets est résolument agréable et émouvant.

Texte à lire sur ScreenMania :
https://www.screenmania.fr/film-critique/vers-la-lumiere-naomi-kawase-2017


Le vénérable W., de Barbet Schroeder (2017)

Il y a une gradation de l'abominable absolument fascinante dans Le Vénérable W. : du grotesque de ce personnage, égotique à l'absurde, jusqu'aux images montrées par Barbet Schroeder, aux limites de l'insoutenable. Ca n'est pas tant que le sujet est fantastique, c'est surtout les circonstances et l’apparence générale qui le sont : le calme de ce moine bouddhiste prêchant une haine systémique et rationnelle est stupéfiant. Mais évidemment, ça n'est qu'une façade, puisque l'on a bien vu le bonhomme s'égosiller ailleurs, comme un dictateur de pacotille. Dommage, peut-être, que le documentaire ait parfois des curieux airs télévisuels ; ailleurs, la caméra de Schroeder filme quelques atmosphères fabuleuses, comme ces travellings en voiture. Le côté brut du documentaire, finalement sans grand emballage, est d'une certaine manière sa grande force, démontrant des mécanismes du pouvoir et de la manipulation que l'on a que trop bien connus, et qui pourtant, se relèvent encore tout à fait fonctionnels.


Voyage of Time, de Terrence Malick (2017) 

Alors que la période contemporaine de Malick tend à cliver son public, j'apprécie toujours autant ses œuvres. J'attendais Voyage of Time de pied ferme, incarnation malickienne du documentaire transcendantal. Quelle perspective ! D'autant plus si remise en perspective d'une longue genèse, héritée du projet "Q" que Malick a longtemps entretenu. Étonnement, le résultat est plus intime, plus simple (sans pour autant être simpliste) que l'on ne pouvait l'anticiper. Très instinctif, ce parcours au travers de la création du monde permet à Malick, d'une certaine manière, de vulgariser - positivement - son style. Paradoxalement, l'expérience n'est peut être pas aussi prenante : quand bien même il y a de quoi être subjugué par bien des séquences, envoûté par la narration de Cate Blanchett, l'extase n'est pas totale (d'un point de vue très subjectif). Le dernier acte du film, notamment avec les premiers hommes, offre toutefois un moment bienvenu et inédit, une conclusion logique et très belle. Peut-être à revoir... ? Dommage que la séance unique soit une malédiction.



Silence, de Martin Scorsese (2016)

Scorsese conclut d'une manière fantastique une passionnante trilogie sur la foi et le doute comme beauté autant que vice humain, après les mésestimés La Dernière Tentation du Christ et Kundun. Scorsese applique par ailleurs brillamment les conseils de Truffaut, voulant que chaque nouveau film soit l'opposé du précédent. Il résiste ici aux sirènes du pompier qu'implique pareille fresque historique, en recentrant ses enjeux au plus près de ses personnages. En s'intéressant à l'apostasie, à la perception de la foi selon un prisme égotique et involontairement colonialiste, Scorsese détourne ce qui pourrait sombrer dans la naïveté ou même la redite de l'épopée christique. L'épure dont il fait preuve, évidemment relative par rapport à son style, est, au sens propre du terme, sidérante. Avec intelligence, Scorsese ne se contente pas de faire un film d'ambiance sur un Japon inconnu ; c'est l'absence, c'est le silence du divin qui est l'ambiance, partagée avec les personnages d'Andrew Garfield et Adam Driver. Chaque chapitre apporte une langueur, qui, couplée à la répétition, transcende leurs interrogations, leurs doutes. Le dernier acte balaie enfin toute méprise que l'on aurait pu avoir sur les intentions et positionnements de Scorsese, se gardant bien de tout jugement, invitant surtout le spectateur à questionner la quête dont il a été témoin. Une expérience puissante.


RESSORTIES - AU CINÉMA


Le Roi de cœur, de Philippe de Broca (1966)

Malgré mon affection pour Philippe de Broca, je ne m'attendais pas à trouver dans Le Roi de Coeur un grand film. Qu'étais-je dans l'erreur ! Poursuivant sa quête d'évasion du réel, De Broca y trouve ici son sommet aux côtés du Magnifique. Mais, au-delà d'un guignol désuet et hilarant, les thèmes sont graves et bouleversants - d'autant, si remis dans le contexte de sortie. Toute la mélancolie qui se dégage du film donne une étrange amertume à toutes les touches d'humour, et ce d'une manière si singulière et inimitable que l'émotion naît naturellement. Il y a une tendresse infinie dans la vision des personnages, certes grotesques, mais finalement vivants et pas moins fous que le reste du extérieur qui s'entretue dans la Grande Guerre. Il faut impérativement saluer le casting cinq étoiles : Alan Bates, évidemment, mais aussi Geneviève Bujold, dont on tombe amoureux à chaque apparition, Michel Serrault ou encore Jean-Claude Brialy qui, avec le mot de la fin, a de quoi parfaitement conclure ce magnifique film, au son de la musique de Georges Delerue et des images de Pierre Lhomme. Un film venu d'ailleurs !


EN VIDÉO


Entre le Ciel et l'Enfer, d'Akira Kurosasa (1963)

Toujours au travers d’un regard social contemporain, Akira Kurosawa s’attaque cette fois-ci à un dilemme moral sur fond d’éthique et de lutte des classes. Entre le Ciel et l’Enfer joue une fois de plus de son registre (ici, un film d’enquête) pour analyser tout un système de fond en comble. Ce qui fait la richesse absolue du métrage, c’est son sens constant de la nuance, du détail, du refus systématique de tout manichéisme dramaturgique ou sociétal. C’est justement cette modestie de Kurosawa, qui, quelque part entre Ciel et Enfer, ne condamne pas, mais expose et interroge.

Texte à lire sur ScreenMania :
https://www.screenmania.fr/film-critique/entre-le-ciel-et-lenfer-akira-kurosawa-1963

Les Salauds dorment en paix, d'Akira Kurosawa (1960)

Il faut croire que les fantômes n’auront jamais fini de hanter le Japon. Les conflits et ambiguïtés de la modernité du pays, traduits par Akira Kurosawa, sont troublants autant qu’exemplaires. Les Salauds dorment en paix dissèque une société verticale, puissante, inflexible, dont les fondations ont pourtant été rongées par la corruption et le déshonneur. Alternative à Hamlet défaite des touches d’humour ou des échos épiques de Shakespeare, le film de Kurosawa est une nuance de sombre absolu, comme rarement l’on en trouve, bien que nombreuses soient les tragédies socio-politiques qui aimeraient s’en réclamer.

Texte à lire sur ScreenMania :


Le Gaucher, d'Athur Penn (1958)

A la question "c'est quoi, la modernité cinématographique ?", si Antonioni est la réponse de mise, Arthur Penn ne vaut guère moins. Le Gaucher s'inscrit avec brio un courant qu'il y aura notamment, bien plus tard, dans les westerns du Nouvel Hollywood, de relecture baroque et déconstruction des grands mythes de l'Ouest (Peckinpah et son Pat Garrett & Billy le Kid, Huston et son Juge et hors-la-loi...). Paul Newman est une fois de plus brillante dans la synthèse d'une jeunesse bienveillante mais en dérive, à l'instar de son camarade James Dean ou lui-même dans Le plus sauvage d'entre tous. C'est un cinéma fougueux, plein de rage mais aussi de tendresse, celle qu'a Penn pour son personnage principal et ses mésaventures, aussi celle qu'il a pour quelques beaux personnages secondaires, qui tissent une peinture de l'Ouest complexe et touchante. Constamment moderne et audacieux dans ses choix de mise en scène sans être tape-à-l'oeil, Penn s'aligne sur la liberté offerte par ses personnages, justement loin des diktats de la société qu'ils combattent. Brillant.


Time and Tide, de Tsui Hark (2000)

Le cinématographe en roue libre peut-il être, en quelques sorte, un bel idéal ? C'est sensiblement la question que pose Tsui Hark dans Time and Tide, film ébouriffant dans tous les sens du terme. La recherche visuelle de Tsui Hark est absolument sans limites, pas même celles que pourraient lui imposer son récit, ici malléable à souhaits entre les différents tons (action, comédie, drame) et les points de vue. Bien que l'on soit rapidement largué dans cette histoire simple qui a vite fait de paraître obscure alors qu'elle file à toute berzingue, on ne manque pas de s'extasier devant la générosité d'un réalisateur qui peut enfin exprimer librement ce qu'il avait dû calmer pendant quelques années à Hollywood (encore que...). Tsui Hark capte aussi avec intelligence la métamorphose hong-kongaise, balançant alors entre deux ères. Sa manière de prendre la température de la cité demeure brillante - à l'instar de ce que fera quelques temps plus tard Johnny To dans PTU. Reste maintenant à s'aligner sur les pulsations stylistiques du réalisateur, ce qui n'est pas toujours évident devant une pareille déconstruction de la grammaire visuelle, à l'instar de ce qu'il a fait plus tard dans son remake de l'Auberge du Dragon. Film définitivement à revoir, pour en apprécier pleinement toutes les facettes.


Le Dernier Samaritain, de Tony Scott (1991)

 Revisionnage.

A tort, on déprécie souvent le travail des meilleurs films de Tony Scott devant celui de ses scénaristes, comme Quentin Tarantino pour True Romance ou ici Shane Black pour Le Dernier Samaritain. Pourtant, nulle doute que les films sont bels et bien transcendés par un auteur qui a su ses les approprier. Au-delà de l'actioner culte, Tony Scott réfléchit sur la décadence américaine des années 90 et résultante de celle des années 80. Son sens du spectacle devient méta et satirique, le complétant par ailleurs plus tard dans Le Fan, avec une approche très similaire. Filmant une société en train de complètement flétrir, Scott poursuit aussi sa voie d'immense formaliste, reprenant les visuels de ville enfumées façon néo-noir, évidemment pas si lointains de Blade Runner. L'âme du buddy-movie coexiste alors avec un film plus politique qu'il n'en a l'air, critique dans sa représentation des déviances d'un système obèse et dégénéré, bouffé par le corporatisme et abruti par le spectacle populaire... et ce, jusqu'aux héros. Génial.


Mort à l'arrivée, de Rudolph Maté (1950)

Impossible de ne pas penser au fait que Mort à l'arrivée pourrait être excellemment (encore) remaké. Avec son pitch parfait de série B (un homme empoisonné n'a plus que 48 heures pour retrouver son meurtrier), rien n'est superflu dans le développement du récit. Il est en revanche bien dommage que le dénouement et l'explication de l'affaire soient largement décevants, quand Rudolph Maté, habile faiseur, a su tenir le reste avec une efficacité plus que louable. A noter une très agréable musique de Dimitri Tiomkin, relevant l'ambiance du film. Plus curieux : la lourdeur néanmoins hilarante des sifflets dès que le héros croise une belle femme dans la première partie du film. Qu'est-ce que le monteur son avait en tête ?


Un Château en Enfer, de Sidney Pollack (1969)

Film oublié, autant comme film de guerre que comme œuvre de Sidney Pollack, Un Château en Enfer est une curiosité résolument digne du (co)réalisateur du Plongeon. Avec un pitch évoquant un film traditionnel de son genre, avec défense de forteresse en prime, Pollack se détourne habilement de la voie du cinéma classique et épouse la si chérie liberté narrative du Nouvel Hollywood. Sans être un énième pensum sur l'absurdité de la guerre, Pollack trouve surtout le sujet de l'écrasement américain, de l'inculture comme annihilation suprême, de la destruction comme finalité universelle. Avec ses personnages paumés (dont Peter Falk, génial) orbitant autour du pas moins déconnecté Burt Lancaster, le récit façonne une bulle tragiquement éphémère au sein de la guerre. Finalement indescriptible à sa juste valeur, le film gagnerait à être connu, offrant par ailleurs une musique de Michel Legrand et une photgraphie d 'Henri Decaë, ce qui n'est jamais de refus.


Le Soldat Laforêt, de Guy Cavagnac (1972)

On ne peut certainement pas faire davantage "dans son temps" que Le Soldat Laforêt, quand bien même l'histoire se déroule durant la Seconde Guerre mondiale. Absolu du film d'évasion, dans tous les sens du terme, de la jeunesse chevelue soixante-huitarde, le récit de Guy Cavagnac est néanmoins encore universel : fuir l'absurde de la guerre et retrouver le concret d'un bonheur simple. En se perdant dans les beaux paysages de l'Aveyron, le soldat Laforêt fait s'enivrer le spectateur d'un parfum en dehors de tout formatage absolument délicieux. Le concept a néanmoins ses limites, car passé la curiosité découverte, le métrage redevient une sorte d'objet générationnel un peu désuet, quand bien même on aimerait toujours être saisi par cet esprit de liberté, jusqu'à la fin, percutante, confirmant l'impression d'un rêve éveillé.


L’Éternel silence, de Herbert Pointing (1924)

Les documentaires "d'aventure" muets ont ceci d'extraordinaire que bien souvent, il s'agit de la première fois que les sujets en questions sont capturés par le cinématographe. Ceci m'avait totalement bouleversé dans L’Épopée de L'Everest, sorti par ailleurs la même année. Dans L’Éternel silence, nous (et le "nous" a son importance dans le film restitue à merveille son périple) nous embarquons pour le pôle Sud, dans une course qui relève autant de l'absurde, par désir de gloire humaine, que d'avancée scientifique. Filmées directement sur le terrain par Herbert Pointing, ou alors reconstituées d'après les notes du capitaine de l'expédition, les séquences alternent vie de l'équipage, exploration, lutte contre le grand froid, rencontre avec les pingouins... Quand bien même, par besoin technique, Poiting utilise des photographies dans son montage, aucun clivage ne se crée avec l'immersion. Les filtres photochimiques utilisées confèrent d'ailleurs autant une impression de réalisme qu'une sensation de fantasmagorie, dans ces couleurs jaunes ou cyans pétantes. Escalade inéluctable vers une issue tragique, le documentaire est autant témoignage qu'hommage... ou peut-être mise en garde, comme si la caméra avait réussi à saisir ce qui, alors, était la limite de l'homme. Un territoire interdit.


Les Fous du roi, de Robert Rossen (1949)

Le scénario des Fous du roi est encore crevant d'actualité - j'écris ces lignes à deux jours des présidentielles. Plutôt que de s'intéresser simplement à la dénonciation de la corruption, l'adaptation de Robert Rossen creuse le sentier moral qui y conduit, à base de compromis, d'alliances, de pressions pour un meilleur futur commun. Le manichéisme, évident dans la toute première partie de l'histoire, est par la suite progressivement déconstruit, enfin sciemment reconstruit. Il est peut-être dommage que Robert Rossen, comme réalisateur, ne soit jamais à la hauteur de son écriture, s'en tenant à un conventionnel certes efficace, mais manquant de la passion, de l'ampleur, de la tragédie qu'auraient apporté un John Ford ou un Billy Wylder. Le prix du changement et de futur, enjeu central du film, se prêterait certainement à une nouvelle adaptation contemporaine, idéalement plus inspirée que celle de Steven Zaillian.


Les Chevaliers de la table ronde, de Richard Thorpe (1953)

Sans que je sois véritablement fan des kitcheries de Richard Thorpe, j'apprécie l'esprit général de ses films, comme Ivanhoé. Hélas, Les Chevaliers de la table ronde, embrassant le grand mythe d'Arthur et d'Excalibur, peine avec son statut de fresque historique au rabais. La recette est la même que pour sa précédente fresque : récit bon enfant, couleur du technicolor trichrome tartinées sur l'écran scope, et le flambant Robert Taylor jouant le preux beau gosse Lancelot, arborant les armes de Richard Cœur de Lion (?). L'ensemble du film est tellement sur des rails que certes, s'il n'y a pas lieu de réellement s'ennuyer pour peu que l'on soit preneur du genre, on est aussi déçu par le relatif manque d'ambition. La réalisation de Thorpe est certainement l'une de ses moins inspirées, quel dommage ! La quête du Graal est évacuée au profit d'intrigues internes à la Table Ronde, entre Arthur et Mordred, mais la faible teneur des personnages ne rendent pas les enjeux palpitants. Point positif notable, tout de même : la musique de Miklós Rózsa, dont on reconnaît d'ores et déjà certaines structures mélodiques qu'il reprendra plus tard dans le grandiose Le Cid d'Anthony Mann.


Une Étoile est née, de George Cukor (1954)

Ce qui transcende Une Etoile est née, version George Cukor, c'est finalement à quel point il se détache de la comédie musicale en s'orientant vers un grand mélo presque sirkien, amer sur Hollywood et le rêve américain. Le grand retour de Judy Garland se fait sous la marque de la mélancolie au sein d'une époque de transition, celle où les vieilles légendes s'effacent. Derrière la grande chanteuse, James Mason s'impose aussi comme, encore une fois, un grand acteur que l'on ne reconnaît jamais assez. Avant l'approche plus superficielle et peut-être plus agaçant de My Fair Lady, Cukor élabore une mise en scène certes virtuose, colorée, puissante, mais aussi capable d'une discrétion bienveillante et touchante, comme dans la fameuse scène du cabaret (qui n'aura pas moins demandé à Garland près de quarante prises). Non seulement il y a la performance, transcendante, mais plus encore, les personnages existent, la tragédie est humaine et bouleversante, jusqu'à la fin, sublime requiem, ou presque, d'Hollywood classique. Autre chose que le très mauvais et très superficiel La La Land (bim) !


L'Homme de nulle part, de Delmer Daves (1956)

Revisionnage.

N'ayant peut-être pas la grandeur chefdoeuvresque de 3h10 pour Yuma, La Dernière caravane ou La colline des potences, L'Homme de nulle part demeure néanmoins une belle fable morale tout à l'honneur de Delmer Daves. L’ambiguïté des personnages forts de Daves est toujours extrêmement prenantes, notamment dans les conflits générés, sombres et à l'issue incertaine. Le très beau casting y contribue : Glenn Ford, Ernest Borgnine, Charles Bronson, Rod Steiger... La droiture morale et le rachat du péché est une fois de plus au centre de l'intrigue, mais l'alchimie inédite des personnages perfectionne les enjeux. Chez Daves, la frontière entre Bien et Mal se déplace, est floue, ce qui est toujours passionnant dans le western et parfaitement maîtrisé chez cet auteur-ci.



Les Parapluies de Cherbourg, de Jacques Demy (1964)

Revisionnage.

Vus bien plus jeune, je n'avais jamais été particulièrement touché par les films de Jacques Demy, en tout cas ses collaborations avec Catherine Deneuve. Le revisionnage des Parapluies de Cherbourg m'a bouleversé. Non seulement, car on y trouve un grand film musical, bonifié par le génie Michel Legrand, mais plus encore car la romance prend tout son sens dans la dureté de son contexte. Loin d'être innocent, le film de Demy parle aussi de la guerre d'Algérie et d'une génération regorgeant d'amour mais qui se cherche. Demy écrit si bien ses textes, bien que chantés, qu'ils conservent toute la dimension et toute la gravité du réel - parfois dans de simples répliques anodines, voire délibérément simplettes.La magnificence d'une romance dont les personnages ont des trajectoires qui, fatidiquement, se croisent en des points de non-retour, est absolument saisissante lorsque captée avec un tel éclat cinématographique. Quelle ampleur du drame ! C'est à l'image de la scène des adieux à la gare, à certains égards d'un pompeux remarquable, mais si beau, si intense, si passionné devant ou derrière la caméra qu'il ne peut laisser indifférent.


La Falaise mystérieuse, de Lewis Allen (1944)

Beau film d'atmosphère, La Falaise mystérieuse pourrait passer comme une série B convenue accumulant les clichés du genre, mais il faut reconsidérer le contexte : c'est davantage ce film qui a inspiré aux autres les leitmotiv du film de maison hantée. La direction artistique est admirable, quand bien même on est finalement loin du faste d'un décor gothique. Pourtant, le charme opère, dans cette bourgade coupée du monde, au bord d'une falaise, avec sa belle maison un peu trop banale pour être rassurante. L'évolution du scénario est peut-être sans grande surprise mais offre quelques agréables moments de tension. Dommage, peut-être, que la révélation finale soit un brin convenue, mais c'est aussi le revers de la médaille d'un film matriciel.


Knock, de Guy Lefranc (1951)


Si cette adaptation de Knock par Guy LeFranc commence avec quelques répliques bien truculentes, que l'on doit évidemment à la pièce, il faut tout de même avouer que l'ensemble est d'une paresse relative. Aux abonnées absentes, la mise en scène accomplit le miracle de rendre l'histoire laborieuse, et somme toute très convenue passée quelques moments bien sentis, grâce à Louis Jouvet. Il y a bien à tirer de cette adaptation, vite oubliée et à raison. Sans être un ratage absolu, les raisons de cet échec sont absolument incompréhensibles tant tous les ingrédients sont pourtant là.

lundi 8 mai 2017

[FDBF] Alien: Covenant et le cinéma d'auteur à 100M de dollars

Ridley Scott contre Hollywood ?

La sortie d'Alien : Covenant (critique par mes soins sur ScreenMania) questionne non seulement l'avenir de la saga initiée par Ridley Scott en 1979, mais pousse également à s'interroger sur les circonstances de production d'un film tiraillé entre son auteur, et un studio fort vorace. Résultat mitigé s'il en est, la dernière production Scott Free offre néanmoins bien des pistes de réflexion, débattues ici avec joie dans cette nouvelle émission du Festival Des Bons Films. La question à un milliard de dollars est finalement celle-ci : y a-t-il encore des auteurs à Hollywood ?

Toujours enregistrée aux Fauvettes, cette émission se tient en compagnie d'Ilan Ferry (Cinemateaser / CinéVibe), Loris Hantzis (L'Écran fantastique / La Septième obsession) et Simon Riaux (Le Cercle / Écran large).

Comme toujours, très bon visionnage !

mercredi 15 mars 2017

[FDBF] Grave vs. le cinéma français


Le Festival des Bons Films revient ensanglanté !

A travers Grave, Julia Ducournau offre la perspective d'un débat sur le genre à la française, tabou relatif au sein de la production nationale. Comme premier long-métrage, c'est un bel effort qui mérite notre attention, suffisamment intelligent pour ne pas être prisonnier de ses références (dont Cronenberg) ou du petit buzz qui l'accompagne. Comment, alors, Ducournau inscrit son film dans le cinéma contemporain, à l'heure où la culture du genre passe souvent par une américanisation du ton.

Un débat passionné avec nos chairs (...) invités : Clara Kane (Golden Moustache), Lucas Nathan Guthmann (Cinématraque / Le Bleu du miroir) et Marc Loos (Cloneweb).

Bon visionnage !

mardi 7 février 2017

[Avis en vrac] Vus et revus #24


Napoléon, d'Abel Gance (1927)

Hélas peu actif ces derniers temps, je publie tout de même cet article afin de revenir principalement sur mes gros coups de cœur de l'année passée, ou quelques autres films vus et revus au sujet desquels je souhaitais dire deux mots.

Into the Inferno, de Werner Herzog (2016)

Qui d'autre que l'ami Werner Herzog s'aventurera pareillement, à la frontière de la mort par carbonisation, devant des volcans actifs ? Into the Inferno n'est pas fabuleux seulement car il est le documentaire d'un grand voyageur en quête de territoires dangereux, mais aussi parce qu'Herzog, fort de son goût du mystique, s'intéresse à toute la culture qui orbite autour des montagnes en colère. La curiosité est alors de mise devant les bizarreries en questions, étonnantes (cette église romaine catholique en forme de poulet) ou littéralement incroyable (le culte de John Frumm). Le film pourrait durer des heures et des heures, voyageant vers l'inconnu, notamment dans son génial chapitre nord-coréen. Et si c'est peut-être une forme de frustration de désirer appesantir sur tous ces chapitres face au rythme d'Herzog, il faut reconnaître à ce dernier la grande capacité de pouvoir presque tout compiler sans perde la force formelle et spirituelle de ses images et thèmes. Et si le meilleur film de 2016 n'était pas sorti au cinéma ?


Napoléon, d'Abel Gance (1927)

Revisionnage : j'ai eu l'immense chance de voir cette nouvelle version, fraîchement restauré par le BFI sous la direction de Kevin Brownlow, avec la musique de Carl Davis, présentée au Royal Festival Hall de Londres. 

Dans le vaste territoire des revisites de l’Histoire, les fantasmes se confrontent à une réalité qui nous échappe. Des miettes de son héritage, nous tissons éventuellement une fresque comme ode à la grandeur, une célébration qui se veut à la fois anachronique et intemporelle, soit une Histoire qui s’écrit sur l’autre. C’est celle-là même qu’a imprimée Abel Gance lorsqu’il forgea son Napoléon il y a près d’un siècle, convoitant une ampleur qui ne trouverait d’égal que face à son propre sujet. Et quand ce dernier mit l’Europe dans son ombre, ce fut bien, et c’est toujours, son adaptation qui met ce coup-ci le cinématographe tout entier dans la sienne.

Texte à lire sur Filmosphere :
www.filmosphere.com/movies/napoleon-abel-gance-1927


Stalingrad, de Joseph Vilsmaier (1993)

Revisionnage.

Le site Le Bleu du Miroir m'a offert le privilège d'une Carte Blanche, parfaite opportunité pour mettre en avant un grand film de guerre hélas un peu oublié.

Le paysage, désespérément blanc, ne laisse entrevoir aucun réel horizon. À terre, dans la neige, quelques silhouettes bougent : des moitiés d’hommes, ensevelis tant bien que mal dans leurs positions retranchées. La terre tremble. S’invitent dans la scène une poignée de blindés, un peu plus loin, dont on pourrait croire qu’ils ne font que passer. Le crissement des chenilles qui freinent. Ils tournent. Il s’agit désormais d’arrêter ces masses avec quelques coups de canons, quelques grenades ou quelques mines entre les mains de soldats peu confiants. Les mitrailleuses s’actionnent, les engins font feu sans même ralentir. Ils avancent lentement, mais cette langueur est terrifiante ; celle qui laisse tout le luxe d’observer sa mort droit dans les yeux.

Texte à lire sur Le Bleu du Miroir :
http://www.lebleudumiroir.fr/carte-blanche-stalingrad


Sous le Soleil de Satan, de Maurice Pialat (1987)

Sans conteste, Sous le Soleil de Satan restera une expérience filmique mémorable à mes yeux. D'une part, j'ai été bouleversé par l'approche formelle de Maurice Pialat, avec ces tombes sobres remarquablement travaillés dans la lumière qui s'échappe des fenêtres, parfois comme dans un tableau de Vermeer. Il faut dire que la beauté de ces paysages quasi-désolés du Nord joue grandement. Surtout, l'intensité spirituelle du scénario, qui se mêle à la densité du jeu (ou plutôt sous-jeu) de Gérard Depardieu, amène une émotion absolument pure sur ses réflexions. Le film tout entier est une immense zone grise remplie d'incertitudes, si belles, si humaines, parfois si dangereuses, que Pialat sait absolument magnifier. C'est comme si le personnage de Depardieu était la synthèse de la ferveur de Jean-Paul Belmondo et des doutes d'Emmanuelle Riva dans Léon Morin, prêtre : quel plus beau mélange ? Mais il faut croire, vu les sifflets reçus lors de sa Palme d'Or, que tout le monde n'aura pas été sensible à une si belle vérité.


Lo and Behold, de Werner Herzog (2016)

Voilà, Werner Herzog est comme le lapin Duracell : il ne s'arrête jamais. Ici, il troque les voyages du bout du monde contre un périple virtuel dans l'au-delà d'Internet - mais Lo and Behold n'est peut-être pas moins mystique que ses autres œuvres. Évidemment, on peut se dire qu'Herzog est loin d'aller au bout de la question, ce qui en réalité est impossible vu la vitesse de développement de son sujet, et le fait qu'après tout, nous en soyons encore au début. Herzog ne s'intéresse pas vraiment de manière moralisatrice aux dangers d'Internet et de la technologie, bien qu'il y présente toutes ses facettes. Les interrogations - sans réelles réponses - sont dans l'absolu géniales : "Internet rêve-t-il de lui-même" ? Encore une fois, c'est aussi ici le prétexte pour faire le tour de différences communautés, parfois singulières comme ces allergiques des ondes qui vivent dans la forêt, au sein d'une zone blanche. Werner a voyagé dans le temps et dans l'espace, voilà qu'il voyage désormais dans l'ultime frontière de l'immatériel.


Ben-Hur, de Fred Niblo (1925)

Devant la version de Ben-Hur par Fred Niblo, on est tenté de se dire que le bon vieux William Wyler (par ailleurs déjà assistant sur cette précédente adaptation, comme quoi) n'a rien inventé. Fred Niblo réalise un film qui est en quelques sortes la gloire absolue des fresques du cinéma muet. Ce qui aurait pu être un simple déploiement de moyens techniques impressionnants (c'est déjà le cas) est aussi une adaptation superbement bien racontée, forte en émotion, en beauté brute. On peut alors se demander si la scène la plus impressionnante est celle des galères, ou plus simplement, celle de la mère de Ben-Hur, lépreuse, venant embrasser l'ombre de son enfant qui dort. Quel sublime moment d'émotion ! Mais ne boudons pas notre plaisir non plus devant l'ampleur du reste, et évidemment devant l'éternelle course de chars, qui d'une part est d'une largeur relativement incommensurable, et d'autre part est d'une inventivité cinématographique à tomber par terre, à tel point que ce cher Wyler s'en tiendra, principalement, à la reprendre plan par plan. Le désir d'innovation des réalisateurs du muet est saisissant, anticipant, et de très loin, tout ce qui se ferait aujourd'hui à l'heure des GoPro. Pour clore le spectacle, une poignée de scènes en Technicolor, notamment celles entourant le Christ, d'une splendeur picturale à couper le souffle, d'autant car conjuguées à la très puissante et très wagnerienne musique de Carl Davis. Une anecdote de production délicieusement glauque veut que l'affrontement maritime, à échelle réelle et d'une violence inouïe, ait engendré la disparition de plusieurs figurants jouant des esclaves ayant fini à l'eau, et n'étant curieusement jamais revenu chercher leurs vêtements sur la plage à la fin de la journée. En voilà du spectacle pour le peuple ! A découvrir impérativement.

Le Rouge et le noir, de Claude Autant-Lara (1954)

Que c'est barbant, bon sang ! Claude Autant-Lara livre une adaptation quelconque de Stendhal, qui non seulement est d'un académisme tristounet (contrairement au plus tardif Comte de Monte Cristo qu'il parvient à transcender) mais qui en plus n'a pas vraiment d'ampleur. La direction artistique est relativement au rabais, entre costumes kitchs et décors si vides qu'ils paraissent parfois abstraits. Gérard Philippe campe mollement Julien Sorel, réfugié derrière ses traits poupins mais incapable de profondeur dramatique, face à une Danielle Darrieux totalement mécanique. Faire du Rouge et du noir un film sans passion est tout de même un comble ! Quelques belles lignes s'échappent çà et là, vestiges de la densité du matériau de base, ou d'autres beaux plans suscitent l'attention, mais bien peu pour rendre palpitantes ces trois longues heures d'adaptation anecdotique, sauf peut-être pour les amateurs de "cinéma à papa" et autres vieilleries. A noter, tout de même, la belle musique de René Cloërec.


Les Disparus de Saint-Agil, de Christian-Jaque (1938)

Si Les Disparus de Saint-Agil n'est peut-être pas la claque que j'attendais, il est la démonstration formidable d'un emploi judicieux du concept immatériel de la nostalgie. Ici, elle ne sert pas une démarche simplement passéiste ou intéressée, mais est l'authentique et le plus simple refuge devant les inéluctables ténèbres du futur. Après tout, c'est un film où les adultes ne parlent que de la guerre, et, évidement, le contexte de sortie n'est pas anecdotique. L'aventure des bambins est plus qu'autre chose un périple initiatique, pour eux de vouloir grandir et s'émanciper, quand il s'agit pour le magnifique personnage d'Erich von Stroheim de retrouver une innocence perdue. Christian-Jaque est par ailleurs un élégant formaliste, mais dont la discrétion du style confère une ambiance agréable à l'univers du récit, certainement matricielle pour les nombreux cinéastes ayant touché au "film d'orphelinat" si on peut le dire ainsi. Et comme il n'y a pas de pareille institution sans personnage haut en couleur, le délicieux Michel Simon répond bien heureusement présent.


Bulworth, de Warren Beatty (1998)

Quel personnage étonnant, ce Warren Beatty ! Bulworth est d'autant plus à voir au regard de l'actualité, comme sacré brûlot face à la politique conservatrice, qu'importe le parti. Ce qui est touchant, c'est que derrière la volonté politique de Beatty (d'autant plus à remettre en perspective lorsque l'on sait qu'il a un temps été envisagé comme candidat démocrate), il arrive néanmoins à tailler de jolis personnage, que ce soit le sien ou celui de la sublime Halle Berry. L'aventure, en plus d'être engagée, est donc touchante, est c'est le plus important. Certes, ça n'est pas le plus grand film de Warren Beatty, certes il n'y a pas le grandiose et ça n'est peut-être pas aussi engagé dans le fond que Reds, mais l’enthousiasme l'emporte sur les défauts de rythme ou quelques facilités scénaristiques, compensé également par la photographie de Vittorio Storaro, qui, sans être géniale, assure une fois de plus un film qui fait du bien et qui mérite d'être revu.

J'en profite pour conseiller le très bon documentaire d'Olivier Nicklaus Warren Beatty : une obsession hollywoodienne, qui cerne parfaitement bien les lubies et paradoxes du bonhomme.


Extrême Préjudice, de Walter Hill (1987)

Walter Hill n'est guère un réalisateur surprenant, tapissant ici, comme à l'accoutumée, Extrême Préjudice de l'héritage de Sam Peckinpah. Mais quelle efficacité ! Efficacité scénaristique, dans un premier temps, car il faut reconnaître à Hill cette capacité constante, ou presque, à établir des enjeux et personnages éventuellement archétypaux, mais absolument attachants. Il sait s'entourer du casting adéquat, forcément, et les années 80 et 90 auront largement prouvé quel acteur exceptionnel est Nick Nolte. Pour le reste, il s'agit de faire parler la poudre dans cette revisite façon néo-western non-dissimulée de La Horde Sauvage. Walter Hill est de la sorte épanouit dans un film d'action viril comme il faut, avec des héros suants et des gros plans au ralenti sur des Colts 45. Un film d'action généreux, bien pensé, et avec en prime une musique de Jerry Goldsmith. Vous n'allez pas dire non ?


Le Grand amour, de Pierre Etaix (1969)

Il aura fallu donc attendre que Pierre Etaix ne soit plus pour que je voie son très beau Le Grand amour. Beau, par son humour, évidemment, de comique non seulement burlesque mais en plus visuel dans le sens cinématographique ; beau, par ses personnages, cette illusion de ce petit monde, de cette histoire d'amour irréelle, mais pourtant si vraie, et un brin amère. Le rire est d'autant plus sincère, même si la plupart du temps l'émotion est seulement traduit par un sourire légèrement béat, comme celui qu'affiche Etaix lorsqu'il part en ballade champêtre à bord de son lit motorisé. Quelle inventivité de tous les instants ! Il n'y pas de meilleure leçon pour - une fois de plus - prouver tout l'intérêt formel que l'on peut injecter au sein d'une comédie, et surtout, toute la beauté pure qui peut en ressortir.


42ème rue, de Lloyd Bacon (1933)

Alors que qu'il est actuellement revisité en comédie musicale au Châtelet (adaptation que j'ai par ailleurs trouvée sans grand intérêt), 42ème rue se savoure avec plaisir, sans avoir perdu de sa modernité. Pré-Code oblige, l'intrigue est blindée de sous-entendus graveleux et laisse la part belle aux gambettes. Les dialogues sont absolument délicieux, percutants et plein de dynamisme, grâce aux personnages attachants que prend justement la peine de créer l'histoire. Quant à la partie musicale, il y a de quoi faire entre les chansons qui subsistent en tête, et les créations visuelles uniques de Busby Berkeley façonnent complètement la portée cinématographique. L'acte final est débordant d'ambition, mais n'empiète pas sur la beauté des personnages. "You're getting there as a youngster, but you've got to come back as a star !" : quelle émotion à ce moment-là !



Un Homme et une femme, de Claude Lelouch (1966)

La ressortie d'Un Homme et une femme, Palme d'Or du Festival de Cannes de 1966, est non seulement l'occasion de (re)découvrir une sublime romance, mais aussi de se rappeler à quel point Claude Lelouch était, mine de rien, un grand formaliste. Son scénario est d'ailleurs le prétexte parfait pour tous les débordements cinématographiques qui lui sont chers : une séquence de course voiture, du noir et blanc, du teinté, l'aube sur les planches de Deauville... Le film aurait pu être, par ailleurs, un simple exercice de style virtuose, mais Lelouch a le bon sens de ne jamais perdre de vue ses protagonistes, leur relation et surtout les superbes acteurs qui sont derrière. On serait bien tenté de dire que l'alchimie est parfaite, mais c'est encore autre chose, puisqu'il se crée entre les deux une passions dévorante assortie d'un espace gênant, qui façonne évidemment le côté tragique de l'histoire. Le dénouement final est alors d'autant plus poignant. Grande histoire, grand cinéma, grand film. Et, pour l'anecdote, c'est aussi l'occasion d'apercevoir un tout jeune Antoine Sire, auteur du récent livre "Hollywood, la Cité des femmes".


Gueule d'amour, de Jean Grémillon (1937)

Un film surprenant autant qu'il est beau. Dans son documentaire Voyage à travers le cinéma français, Tavernier défendait justement de la diversité de jeu de Jean Gabin. Gueule d'Amour en est le parfait exemple, de ce récit aux personnages attachants, qui démarre comme une comédie, évolue en romance, puis en drame, enfin en complète tragédie. Tout s'enchaîne avec un naturel brillant, sans que les ruptures de ton ne paraissent artificielles. Jean Grémillon sait filmer la transition psychologique du personnage de Gabin, passant de coureur de jupons notoire à pauvre bougre castré par l'amour de sa vie. Le duo Gabin / Mirelle Balin est superbe, iconisé dès les premiers plans de la rencontre. Certes, on ressort un peu mal de cette histoire de cœurs brisés, sans avoir vu venir le coup de poing final : tant mieux, quelque part, c'est tout ce que l'on cherche.


Deux hommes dans la ville, de José Giovanni (1973)

On ne se remet pas de sitôt d'une épreuve comme Deux hommes dans la ville. Indépendamment du sujet, il y a d'emblée un certain nombre d'éléments qui rendent le film incontournable : Gabin/Delon, évidemment (à noter cette interview d'époque très drôle de Delon, où ce dernier explique "l'intérêt de Deux Hommes dans la ville... c'était que Delon produise Gabin"), une furtive confrontation, plus inattendue, Delon/Depardieu, ou encore l'immense musique de Philippe Sarde. Mais évidemment, le sujet et son traitement son au cœur du chef-d’œuvre, colossal réquisitoire contre la peine capitale, filmée au plus près car après tout Giovanni a lui-même séjourné dans le couloir de la mort. Avec Delon, ils donnent d'eux-mêmes pour désacraliser cette idole charismatique et rendre d'autant plus humaine, palpable, l'humiliation, l'indignation, la colère, la peur. Il n'y a même plus de mots pour qualifier les dernières minutes, sommet du tragique, d'un engagement politique et artistique bouleversant, porté par certains des meilleurs artistes que l'on a jamais eu en France. Il fallait au moins cela.


La Colline des potences, de Delmer Daves (1959)

Revisionnage.

N'y allons pas par quatre chemins : je pense que La Colline des potences est non seulement l'un des meilleurs westerns tournés, probablement le meilleur film du génial Delmer Daves, mais aussi un remarquable chant du cygne d'Hollywood classique et de Gary Cooper. L’ambiguïté morale de tous les personnages y est absolument fantastique, d'autant avec la manière avec laquelle Daves s'empare du thème de la communauté américaine en pleine frénésie de l'or. Bien entendu, le couple Cooper / Maria Schell, une fois de plus magnifique, tient avec un brio rare le haut de l'affiche, mais Daves ne se détourne pas des géniaux personnages secondaires qui orbitent autour, notamment celui de Karl Malden. Fin du classicisme oblige, c'est un film plein de doutes, de non-dits, de violence souterraine. En l'espace de quelques années, Gary Cooper a perdu ce physique du héros vertueux, ici beau mais incertain, vieillissant, déjà gangréné par la maladie - il décède deux ans plus tard. Tant qu'à faire, pour compléter la liste des superlatifs, une fin, étrange, bouleversante, inattendue, parmi les plus somptueuses qui soient.


Les Fragments d'Antonin, de Gabriel Le Bomin (2006)

Tout petit film sur la Première Guerre Mondiale, discret et intime, Les Fragments d'Antonin pourrait déjà s'apprécier comme un beau complément sur le trauma, par rapport à Un Long dimanche de fiançailles, sorti deux ans auparavant. Ce pourrait être un peu réducteur, mais c'est déjà tout à l'honneur du film de Gabriel Le Bomin, qui s'intéresse particulièrement aux séquelles psychologiques du conflit et abordant des théories médicales complètement nouvelles pour l'époque. Le manque de moyens se ressent éventuellement, sans que cela n'entache vraiment les efforts de reconstitution et surtout la passion du réalisateur pour son sujet, qui n'a pas fini d'être d'actualité. Le côté pompeux de certains dialogues, très écrits, rappelle néanmoins intelligemment le clivage barbare qu'a représenté la Première Guerre Mondiale entre deux époques, celles des idéaux naïfs, et celle d'un présent et d'un futur défigurés à jamais. Un joli effort qui mériterait peut-être d'être redécouvert, d'autant plus qu'il est porté par une belle galerie de personnages secondaires (interprétés Niels Arelstrup, Aurélien Recoing ou encore Yann Collette).


Une Histoire simple, de Claude Sautet (1972)

Chez Claude Sautet, l'équation est limpide : simple donc vrai ; vrai donc beau. Une Histoire simple, comme à l'accoutumée, ne s'encombre d'aucun artifice susceptible d'éloigner le spectateur de l'intensité dramatique de l'histoire et de ses superbes acteurs. Sautet a toujours su filmer au plus près, avec une discrétion littéralement émouvante. Cette chronique de déboires sentimentaux commence néanmoins sur les chapeaux de roue, avec une séquence d'avortement que l'on se prend de pleine face (mais avec une intensité très différente de celle d'Au Seuil de la vie, qui commence de la même manière), portée de long en large par Romy Schneider. Encore une fois, Sautet est capable, sans avoir à réellement montrer, de tout faire passer par la mélancolie du regard de ses actrices. On renoue une fois de plus avec les non-dits, les hontes intimes qui font s'auto-détruire les personnages, ces si beaux personnages, à a fois si doux, si pathétiques, parfois si brutaux, à l'image de celui campé par Claude Brasseur, autant méprisable qu'attachant, car Sautet, subtil, se réserve bien de tout jugement.


Loving Memory, de Tony Scott (1971)

On ne se souvient guère du regretté Tony Scott pour ses débuts dans le cinéma d'art et d'essai britannique, et pourtant Loving Memory est une superbe œuvre "de jeunesse" (à l'instar de son précédent court-métrage, le fantastique One of the Missing). D'apparence, on pourrait croire que le film n'a rien à voir avec ceux qu'il fera plus tard, et pourtant bien des choses sont déjà là : le soucis plastique (les décors et la photographie sont ébouriffants), l'intérêt pour le prolétaire, la déconstruction d'une temporalité classique par des effets de montage... L'extrême sobriété de l'ensemble fait éventuellement toute la différence, conjuguée à une langueur certaine qui façonne complètement le travail d'ambiance convoité par Scott. En entremêlant éléments de beau et de malsain, Scott cherche d'ores et déjà à créer un style cinématographique qui a pour but de faire sortir le spectateur de sa zone de confort. Belle réussite.


Pale Rider, le cavalier solitaire, de Clint Eastwood (1985)

Revisionnage.

Souvent un peu oubliés face aux plus connus et reconnus L'Homme des hautes plaines, Josey Wales ou encore Impitoyable, parmi les réalisations westerniennes de Clint Eastwood, Pale Rider est pourtant l'un de ses films les plus achevés et les plus majeurs. Avec une itération biblique du western crépusculaire, Eastwood embrasse la mythologie au premier degré et transcende toutes les figures et thèmes qu'il présente : le héros de nulle part, évidemment, mais aussi la communauté, l'Amérique corporatiste, le Bien et le Mal comme ensemble de zones grises. Eastwood a tout de même réussi cette performance de créer, dans ses quatre westerns, des héros solitaires qui s'apparentent au même archétype, et qui pourtant sont d'un film sur l'autre radicalement différents, dans leur objectif et leur signification. La subtilité eastwoodienne l'empêche par ailleurs de sombrer dans l'excès de style, alors que l'approche presque mystique de son histoire pourrait s'y prêter - c'est tout de même l'un de ses films les plus réussis esthétiquement. Tout est brillamment sous-entendu, comme c'est ici finalement l’œuvre d'un grand classique croisé d'un grand moderne. Eastwood, tout comme son cavalier solitaire, a de quoi rester insaisissable...


Sérénade à trois, d'Ernst Lubitsch (1933)

Quoi de plus délicieux que le cinéma hollywoodien classique lorsqu'il se penche sur l'indécence sexuelle ? Sérénade à trois, c'est évidemment tout l'amour de Lutbitsch pour la suggestion et le sous-entendu. D'emblée, on pourrait croire à un trio déséquilibré dans la mesure où il n'est pas aisé pour Fredric March de tenir tête à Gary Cooper, mais l'écriture du scénario, très savamment équilibrée, remédie largement à cela, tout en laissant la part belle à Miriam Hopkins. Quand bien même le film est relativement bon enfant autour de son concept, le récit creuse tout de même un enjeu dramatique pour approfondir ses personnages et travailler, encore, les sous-entendus. On pourrait largement attendre un final correct dans un sens moral puritain, mais Lubitsch l'esquive avec un panache sans pareil l'espace d'une poignée de répliques... "but I'm no gentleman !" est à ressortir en toutes circonstances.


Reflets dans un œil d'or, de John Huston (1967)

Revisionnage - version dorée.

Parmi les différentes versions de Reflets dans un œil d'or (noir et blanc, couleur, chromée), je n'avais vu que celle en noir et blanc. C'est impressionnant de se dire à quel point le simple choix esthétique de la fameuse version dorée, originellement souhaitée par John Huston, bouleverse toute l'appréciation du film tant l'atmosphère change, ou tout du moins, est complètement exaltée. C'est par ailleurs là où le procédé photo-chimique développé par Huston et son chef opérateur Aldo Tonti est brillant : ça n'est pas qu'un filtre jaune, la gamme chromatique étant suffisamment travaillée pour créer cette esthétique indescriptible, incertaine, contribuant largement au génial malaise ambiant. Huston détourne brillamment le classicisme hollywoodien au travers de quelques fulgurantes ultra-modernes voire même déviantes, en faisant de même dans son filmage de l'impuissant Marlon Brando face à  savoureuse Elizabeth Taylor. Un film totalement hors-normes de la part d'un réalisateur qui ne sera jamais resté sur ses acquis.


Les Croix de bois, de Raymond Bernard (1932)

A certains égard, on pourrait penser que Les Croix de Bois est le pendant "réaliste" de J'Accuse d'Abel Gance, ou alors une sorte d'équivalent de l'adaptation d'A l'Ouest rien de nouveau par Lewis Milestone. C'est un film totalement bouleversant par la modernité de son approche qui traduit une vérité quasi-documentaire des plus terrifiantes. Toutes les scènes de vie et anecdotes de front sont absolument magnifique dans la description qu'elle font du quotidien infernal, et absurde, tellement absurde - à l'instar de cette séquence où les soldats écoutent, depuis leur dortoir, les Allemands creuser un tunnel juste en-dessous. Héritant de l'inventivité des cinéastes du muet, Raymond Bernard travaille une mise en scène terrassante d'avant-gardisme, dans son découpage ou ses mouvements d'appareil, parfois très brutaux et en caméra épaule. Les images fortes ne manquent pas, et ce, dès le premier plan, posant le ton. Le cérémoniel autour de la plaie encore béante du conflit est touchant et fait avec simplicité, notamment dans la scène de l'Avé Maria. Grand film de guerre.


Les Forçats de la Gloire, de William A. Wellman (1945)

Référence du film de guerre, sobre, poignant, documentaire, Les Forçats de la Gloire n'a pas perdu une once de sa modernité. Wellman a toujours certes été un moderne, mais ici son film possède une force de l'authentique qui est absolument bouleversante - celle-là même qu'on retrouvera, quelques années plus tard, chez Samuel Fuller. Il y a quelque chose de sublime dans cette capacité à susciter l'émotion chez les personnages, au milieu du front, sans artifices du mélo, sans exagération dans le récit. Le film est naturellement très émouvant, dans son mélange de cruel et de beau. C'est l'alchimie la plus équilibrée à développer, et c'est par ailleurs ce qu'a bien compris une série comme Frères d'armes. Il est aussi exaltant de voir Robert Mitchum s'imposer avec un pareil naturel comme star, absorbant tout le magnétisme possible sans pour autant écraser les autres très beaux rôles, dont, évidemment, celui d'Ernie Pyle tenu par Burgess Meredith. L'excellent complément qu'est Bastogne, sorti quatre ans plus tard par le même Wellman, contribue à forger un sublime diptyque filmé au plus près des soldats.



Que la bête meure, de Claude Chabrol (1969)

Cultiver l'art du malaise dans un film est loin d'être émouvant, mais lorsque tous les ingrédients sont savamment dosés (mise en scène, direction d'acteurs, dialogues...), le résultat peut-être d'une intensité fantastique - fantastique au sens qu'on le vit presque mal. Que la bête meure permet à Chabrol de vérifier cette sordide équation tout le long de son film. Dès le début, forcément, brut de décoffrage, mais encore plus lorsque Jean Yanne surgit dans le récit, cultivant ni plus ni moins l'un des personnages les plus humainement affreux du cinéma. Pas de doutes : il faut qu'il meure. On ne souhaite que cela. Ce sentiment communicatif injecté par Chabrol est complètement déstabilisant. Mais le scénario est malin et ne s'en tient pas simplement là, il applique ses personnages secondaires, leur relation, la tragédie de l'histoire et son ton du réel. Quelle claque malaisante !


L'Enfer, de Claude Chabrol (1994)

Il y a de quoi être dubitatif face au projet de Chabrol, cherchant à ressusciter l’œuvre inachevée d'Henri-Georges Clouzot. Peut-être parce que je n'en attendais pas grand chose, j'ai été absolument pris à la gorge par la force avec laquelle Chabrol s'empare de L'Enfer, ce qu'il arrive à faire de son casting et le ton, une fois de plus malaisant, qui émane de son adaptation. Béart est fantastique. Évidemment, c'était sa grande époque, elle est ici incroyable comme elle l'est chez Sautet. On croit dans son personnage, dans sa sincérité, dans sa beauté, ce qui rend sa relation avec le personnage de François Cluzet d'autant plus passionnée puis, évidemment, tragique. Parlons-en, de ce dernier : Chabrol joue merveilleusement bien de son côté un peu banal, un peu pauvre type colérique. Il en extrait une densité absolument inquiétante. Le sentiment d'ignominie devant la destruction du couple est étouffant. Chabrol insère quelques effets de style hitchcockiens bien vus car peu appuyés, ne perdant jamais de vue l'essentiel de la relation entre ses deux comédiens. Et au cas-où l'information ne serait pas assez bien passée : Béart, Béart, Béart... !


Le Cid, d'Anthony Mann (1961)

Revisionnage.

La version du Cid par Anthony Mann m'a toujours fait un remarquable effet, devant l'ampleur de cette fresque traditionnelle, mais plus encore son intensité dramatique. C'est là du pur Charlton Heston, intense, caverneux, mâle alpha. C'est peut-être là où le choix d'Anthony Mann - alors évincé de Spartacus, est intéressant pour la réalisation : évidemment, c'est d'apparence moins personnels que ses westerns âpres ou autres films noirs, mais il renforce non seulement la dimension tragique, charismatique voire même politique de l'Histoire originale. A la manière du plus tardif La Chute de l'Empire romain, Le Cid se télescope (ici plus légèrement) avec le spectre de la Guerre Froide, avec la question du fanatisme et de la peur de "l'autre". N'en reste pas moins une sublime épopée, large dans tous les sens du terme, formellement sidérante (ce violet !), grandiose notamment grâce à la musique bouleversante de Miklós Rózsa, et puis ce final, quel final... ! "Mon Roi et moi" glace le sang par sa pure beauté.


L'Ombre d'un homme, d'Anthony Asquith (1951)

J'ai beau adorer Truffaut, je lui en ai toujours un peu voulu d'avoir été si catégorique sur le cinéma britannique, dont il refusait l'existence ou tout du moins l'intérêt. L'Ombre d'un homme est un superbe exemple de drame purement britannique, qui n'aurait absolument pas la même résonance dans le cinéma américain. Certes, on pourrait penser à un équivalent du beau Graine de violence, mais ici la réflexion n'est pas tant portée sur le système éducatif en lui-même, ou la jeunesse, mais l'enjeu se centre davantage autour de la transmission du savoir et le métier de professeur. Anthony Asquith créé, avec Michael Redgrave, un personnage absolument incroyable. Les nuances apportées sont à l'image du travail photographique, sublime, parfois très contrasté, aux noirs très profonds, mais avec une gamme de gris remarquable. Le film est complètement tragique mais ne perd pas nécessairement le fameux flegme, ce qui le rend d'autant plus attachant. Une superbe découverte, merveilleusement écrite, réalisée, interprétée.


Grizzly Man, de Werner Herzog (2005)

Une histoire aussi singulière que celle de Timothy Treadwell ne pouvait être qu'un appel pour la caméra de Werner Herzog. Grizzly Man pose toujours un peu les enjeux de cette éternelle quête de la pulsion de mort, celle-là même qui attire (voire excite ?) Herzog. Marcher sur les traces de Treadwell permet de croiser toute une galerie de personnages complétant un tableau qui est résolument beau par son absurde sans limites. Les scènes avec le légiste, horribles, décalées, sont incroyables. Herzog, qui a toujours son opinion sur tout, va également chercher celles des autres à propos des mésaventures de Treadwell et de sa compagne. L'occasion, aussi, de faire un petit tour d'horizon d'une certaine Amérique. Le montage effectué avec les rushes de Treadwell révèle toute la magie tragique de l'histoire - Herzog s'en empare avec une "facilité" déconcertante. Grand Herzog, grand documentaire, grand film.


Leçons de Ténèbres, de Werner Herzog (1993)

Devant la sidération des images de Leçons de Ténèbres, j'ai immédiatement repensé aux photographies des mêmes évènements par Sebastião Salgado, captant parfois certaines mêmes anecdotes de terrain ou compositions, que Wim Wenders remettait par ailleurs "en scène" dans Le Sel de la Terre. C'est là du Herzog dans toute sa gloire : grandiose, pompeux, extatique, "fascistoïde", comme on a auparavant aimé le cataloguer comme tel - le syndrome du fameux germain un peu trop en extase devant Wagner. Il y a peu d'intervenants, la rencontre principale se faisant avec une mère et son fils, devenu muet devant les horreurs dont il a été témoin. Herzoig broie la violence du monde avec une force cinématographique incroyable - évidemment, la Marche Funèbre de Siegfried (entre autre) n'y est pas étrangère. Balayant le paysage avec des images faite en hélicoptère, Herzog filme la terre entière s'embrasant. A plus d'une reprise, on est bouche bé, quelques minutes durant. Par ailleurs, Herzog a toujours cette capacité à trouver des anecdotes dont lui seul à le secret, comme ces pompiers, qui, une fois le feu éteint, rallument le puits, faute de savoir quoi faire d'autre. Quelle expérience ! De quoi repenser un peu à Mad Max : Fury Road : "who killed the world ?"


Derrière le miroir, de Nicholas Ray (1956)

Revisionnage.

Les films de Nicholas Ray sont souvent d'une maturité morale tout à fait remarquable. Derrière le miroir ne ménage pas son spectateur devant la sinistre destruction d'une cellule familiale, remettant par ailleurs en cause la figure patriarcale que représente, dans un premier temps, le génial James Mason. Les films d'Hollywood classique abordant certains débordements psychologiques sont souvent résolument délicieux (un à conseiller parmi d'autres : Pêché mortel, de John M. Stahl), d'une part par tous les efforts appliqués à la mise en scène qui ne rend pas tout explicite ou aplati, d'autre part pour le soucis des personnages et, souvent, les brillants acteurs derrière. Barbara Rush tient ici, tant bien que mal, superbement tête à James Mason, d'autant plus lorsqu'elle est épaulée par Walter Matthau. Le torrent du récit ne laisse aucun réel répit tant l'écriture est savamment orchestrée, jusqu'au climax de l'acte final. Et puis ce scope, on ne s'en lasse pas !